J’avais enfin réussi. Issu d’un milieu musulman très conservateur, il avait été très difficile de convaincre mes parents de me laisser aller à l’université loin de chez moi, mais j’y étais. Je vivais sans ma famille à Ottawa. Vivre sur un campus est une transition difficile pour tout le monde, mais c’était particulièrement difficile pour moi. Des sujets comme le sexe et l’alcool étaient tabous dans ma famille, et je faisais tout à coup partie de cette communauté universitaire où boire et baiser étaient choses courantes. Pendant la semaine d’initiation, les étudiant·e·s ne se contentaient pas de se faire de nouveaux·elles ami·e·s, ils et elles profitaient pleinement de leurs nouvelles libertés, consommant des drogues et de l’alcool et explorant leur sexualité. Malheureusement pour la plupart de mes camarades, ils n’avaient pas eu le privilège de participer à un programme de santé sexuelle leur ayant enseigné l’importance du consentement.
Pour l'un des évènements de la semaine d'initiation, nous avons été emmenés dans une immense salle de billard. Dès que je suis entré, l'odeur âcre de l'alcool m'a rempli le nez. Pendant que je surprenais mes nouveaux amis et moi-même avec un talent caché pour le billard, une fille s'est approchée de moi. On aurait dit qu'elle allait tomber à la renverse; son haleine sentait la vodka et elle avait beaucoup de difficulté à parler. Elle m'a demandé si je voulais aller baiser avec elle dans les toilettes. En tant que gars de 17 ans, une certaine partie de moi était très excitée, mais la partie la plus sensée de moi a compris que cette fille-là ne pouvait pas donner son consentement parce qu'elle était en état d'ébriété. Je l'ai poliment repoussée. Socialement, c'était un geste très audacieux, car mes amis ne saisissaient pas le concept de consentement et me demandaient :
« Pourquoi as-tu fais ça? » « Es-tu gai? » « Es-tu stupide? »
Je me souviens très bien m'être demandé pourquoi je prenais une telle décision, sachant que mes amis de gars allaient me critiquer. Mais je savais que c'était la bonne décision. Même si mon premier réflexe n'était pas de m'interroger sur la capacité de la fille à consentir, je me suis souvenu de quelque chose sur la signification du consentement, que « SI C'EST PAS OUI, C'EST NON » et que les personnes qui ne sont pas sobres ne peuvent pas donner leur consentement. J'ai alors compris que je ne devais pas profiter de cette fille parce qu'elle était incapable de me donner son consentement. J'ai également pris conscience des conséquences potentielles pour elle, et pour moi aussi, si je profitais de cette fille, car cela pourrait être considéré comme un viol. J'ai donc dit à mes amis : « Si c'est pas oui, c'est non, et elle n'est pas en mesure de donner son consentement puisqu'elle est soûle ».
Je me suis senti fier de ce moment, car cela m'a non seulement différencié de mes pairs, mais m'a aussi donné l'occasion de les informer en prenant les compétences que j'ai apprises et en les appliquant dans ma vie. Cette interaction était la première fois que j'appliquais le mantra « SI C'EST PAS OUI, C'EST NON », mais ce n'était pas la dernière.

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